</a>
10/12/2002
<B>Une valeur canadienne
Pierre Foglia</b>
La Presse
<B>Nous venions d'emménager à la campagne et je songeais à m'acheter une 22 quand ma fiancée, sur un ton calme et arrêté, le ton que j'appelle «au-delà- de-cette-limite-mon-ti-pit-ton-ticket-est-pu-bon», ma fiancée, donc, me dit: «C'est pas compliqué, tu rentres un fusil dans la maison et c'est moi qui sors.»</b>
Serait-elle sortie? Sortirait-elle encore aujourd'hui alors qu'il fait -20 dehors et qu'elle est frileuse comme tout? Je sais pas. Depuis le temps, le goût des armes m'a complètement passé. Je ne suis pas chasseur non plus. Bref, la loi sur le contrôle des armes à feu ne me fait pas un pli sur, je ne vous dirai pas sur quoi, vous allez encore dire que je suis grossier.
***
Comme citoyen, je suis évidemment interpellé par la gabegie administrative qui a fait passer la facture du programme d'enregistrement des armes à feu, des deux millions prévus en 1994, à un milliard quand ce programme sera accompli dans trois ans. Que ce désordre ne soit pas le résultat d'une fraude n'a rien de rassurant: on peut arrêter une fraude, on n'arrête pas l'incompétence. D'ailleurs n'est-ce pas une manière de fraude d'avoir caché ces extraordinaires dépassements de coût aux contribuables canadiens?
Mais ce n'est pas ce dont je veux parler.
Je veux parler de la loi elle-même, de son origine et de son utilité. Selon M. Allan Rock qui, en 1995, a présidé à son adoption (et surtout à l'adoption de sa principale modalité, ce registre qui coûtera un milliard), selon M. Rock, ministre de la Justice de l'époque, cette loi encadre <I>une valeur canadienne</i>.
Tiens donc.
Une valeur qui occupait pourtant bien peu l'esprit des Canadiens avant 1989. Une valeur qui a été entièrement fabriquée par un lobby: la Coalition pour le contrôle des armes à feu, fondée en 1990, après le massacre à Polytechnique. Et intimement associé à ce lobby, le réseau de la santé publique au Québec. Quelques hauts fonctionnaires-curés, quelques intégristes investis de la mission de corriger les comportements déviants de la société, en manipulant le public, les politiciens et les médias. Dans un article triomphal publié dans le <I>Journal de la Santé publique</i> peu après l'adoption de la loi C-68, trois des responsables de cette coalition, Antoine Chapdelaine, Pierre Maurice et Heidi Rathjen, se congratulent: <I>La Coalition a réussi là où les États-Unis échouent depuis des dizaines d'années... le réseau de la santé publique du Québec est fier d'avoir été associé à cette réussite...</i>
Le même article nous explique comment les valeurs viennent aux Canadiens, je veux dire comment on obtient des changements législatifs en faisant croire qu'ils sont portés par une volonté populaire.
-D'abord en appliquant une pression constante sur les politiciens: <I>une fois qu'on a mordu, ne plus lâcher prise, pensez à un bull-dog</i>.
-En courtisant les médias: <I>comme on le fait pour les politiciens il faut préparer pour les journalistes et les éditorialistes des résumés de statistiques, des études, des arguments bien polis (!)... et leur couler de l'information, en leur en laissant le mérite</i> (comme s'ils l'avaient trouvée tout seuls!).
-Et le bâton: <I>la façon la plus efficace de traiter l'adversaire est de le discréditer</i>.
-Capital: <I>contrôler l'environnement qui détermine les comportements</i>.
Vous disiez une valeur canadienne, M. Allan Rock? Est-ce que se faire manipuler par les lobbies est une valeur canadienne? Permettez encore que je vous récite le premier article du credo des gens de la Coalition, attardez-vous aux majuscules: <I>Rien ne se fait sans volonté politique, pour se l'acquérir il faut prouver aux décideurs qu'il est pertinent d'agir, que l'objectif visé est clair, qu'il est faisable d'agir et que politiquement ILS EN TIRERONT PLUS D'AVANTAGES QUE DE COÛTS</i>.
Un milliard plus tard, M. Rock, croyez-vous que vous allez en tirer plus d'avantages que de coûts?
Mme Heidi Rathjen, une des trois signataires de cet évangile, aujourd'hui militante contre le tabagisme (exactement les mêmes méthodes), réitère sa confiance en M. Rock: il a fait passer la sécurité publique avant les intérêts d'une minorité, le félicite-t-elle. Non madame, il s'est fait piéger comme un con.
***
Mais n'est-il pas des bons lobbies, comme justement le lobby pour le contrôle des armes à feu, le lobby contre le tabagisme, et des mauvais lobbies, par exemple ceux qui défendent des intérêts commerciaux?
C'est précisément la prétention des soi-disant bons lobbies.
On les croit d'une grande probité parce qu'ils n'ont rien à vendre. Ce que l'on ne voit pas, ce que l'on ne sait pas, c'est que les campagnes des bons lobbies participent d'une idéologie. Ces gens-là ont un agenda caché: la purification de la société. Ils se font de l'hygiène publique une idée religieuse. Ils se foutent que ça coûtent un milliard. <I>La vie n'a pas de prix</i>, a dit M. Allan Rock la semaine dernière, et ne vous demandez pas qui lui a mis cette niaiserie en bouche. La réalité c'est qu'en regard de son inutilité, ce programme va coûter un milliard de fois trop cher. Mais bien sûr, la propagande s'est déjà remise en marche à coups de statistiques comme d'habitude: paraîtrait qu'il y a moins de suicides par armes à feu depuis que la loi est en vigueur. On ne nous dit pas s'il y a plus de gens qui se pendent, de toute façon les pendus ne perdent rien pour attendre, une Coalition pour le contrôle des cordes de chanvre sera bientôt formée. Et les ponts viennent d'avoir leur commission d'enquête, comme vous le savez.
Nous sommes environnés de curés de la sécurité. Ils sont enfermés dans cette double logique de la morale et de la victoire à tout prix, et comment ça s'appelle quand on veut gagner à tout prix au nom de la morale? Cela s'appelle une croisade.
À quoi servent les croisades? À faire triompher la vérité. La vérité est toute. La vérité est une. La vérité pue. La vérité me donne envie de m'acheter un grand fusil.<br>
http://www.cyberpresse.ca/reseau/chroni ... 66180.html


